Village fantôme
Lettre à quelques Vieux Amis de jeunesse à propos du village qui nous a vu écrire les brouillons de nos existences...
En 1966, il y a soixante ans, au Rex ou au Gaumont Palace, les Français se bidonnent avec De Funes et Bourvil qui vadrouillent en Grand. Les fans des Beatles en voie de séparation – inconsolables – assistent à leur ultime tournée. Et les Chinois serrent les miches. Why ? Because Mao Zedong dégoupille sa Révolution Culturelle. Tacatacatac !!! Urg !!! Apocalypse. Des millions de sinophones massacrés passent de vie à trépas sans connaître les bienfaits escomptés de cette purge formidable. Au même moment, aux antipodes de cette agitation, l’auteur de ces lignes sillonne les chemins creux qui cernent une bourgade sarthoise de 700 âmes en paix.
Partout des paysans (catégorie socio-professionnelle représentant alors 17% de la population active) labourent, sèment, cultivent, récoltent, engrangent, avec des tracteurs rouge (Farmall ou McCormick ou Massey Ferguson), vert (John Deere), bleu (Ford). Le Plan Marshall a américanisé nos campagnes. Partant, la mécanisation de l’agriculture stimule la conversion rythmique de l’ancienne mesure extensive à la nouvelle cadence intensive. Tous ces matériels flambants neufs soulagent sensiblement la pénibilité des tâches. En filigrane, “le crédit à bricoles” prospère. Qui prête s’enrichit, qui emprunte s’appauvrit. Ces mécaniques ronflantes et rutilantes cohabitent avec les survivances : les chevaux Percherons notamment qui, de plus en plus bannis par la modernité productiviste, demeurent dans les petites exploitations (ainsi les technocrates parisiens nomment-ils les métairies modestes), des auxiliaires indispensables. Après-guerre, les hommes de la terre ont gagné en rendements ce qu’ils ont perdu en indépendance. Ils sont devenus les serfs de l’agro-industrie et des usuriers. Sans doute que quelques exceptions confirmant la règle – des “physiocrates” avisés – ont su investir leurs crédits avec profits. Mais comme les poissons volants d’Audiard, ils ne constituent pas la majorité du genre cultivateur.
Le 7 mars, le président de Gaulle, alias le Grand Charles, attaché à la souveraineté nationale comme à la sienne, prie “nos amis américains” de fermer leurs bases dans l’Hexagone et de Go home.
Pendant ce temps, un village d’irréductibles Sarthois résiste encore et toujours à la morosité… Ancinnes est bel et bien (bon) vivant. Les us et coutumes traditionnels déploient toujours un large éventail de savoir-faire… Boucher, bouilleur de cru, boulanger, bûcheron, cafetier, cantonnier, chiffonnier, coiffeur, curé, épicier, facteur, fossoyeur, garde-champêtre, grainetier, instituteur, journalier, maçon, maréchal-ferrant, mécanicien, menuisier, notaire, restaurateur, vétérinaire.
Ils servent les contadins dont la plupart travaillent à Alençon, la grande ville voisine, principalement chez Moulinex, l’empereur du moulin à légumes. Ou à la scierie locale qui a toujours besoins de bras… Comme dans les Grandes Gueules de Robert Enrico avec Lino et André, les plaintes déchirantes des grumes mordues par les dents d’acier des déligneuses égrainent les heures qui s’étirent en longueur. Ou dans les fermes alentours, toutes nourricières des Français.
Le jour du seigneur, endimanché, on se presse à l’église et au café (chacun ses manies). Ici ou là, n’importe, c’est surtout l’occasion de bavarder, papoter, jaser. Les commères ont la part belle. Avec elles, pour sûr, les potins tombent à point nommé dans des oreilles avides de rumeurs croustillantes.
Des familles, fortes de leur empire social, solides, insubmersibles donc (taux de divortialité : 3,2% en 1966 versus 47% en 2026), composent un robuste torchis villageois. Il n’est pas rare de recenser des mères, prolifiques comme garennes, qui ont accouché 4 ou 8 et, parfois, 12 ou 14 enfants. Leurs “queniaux” (langage vernaculaire) courent en tous sens. Par nuées braillardes et ébouriffées, des indiens et des cowboys en culottes courtes tournent autour de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul comme Sioux encerclent un convoi de charriots bâchés. Ce lieu-saint, qui accueille les paroissiens depuis des siècles (la première pierre de l’édifice a été posée au XIème), ne se formalise pas que des enfants de chœur, une fois la messe dite, se muent en galopins, archers emplumés contre tirailleurs chapeautés.
En ce temps-là, il y a plus de mariages que de voyages. On déniche mari ou femme dans un rayon de dix bornes (homogamie géographique). Les rituels festifs (baloches et compagnie) font office d’agences matrimoniales ou de marieuses. Assemblées, comices, fêtes de la bière, sainte-Barbe, retraite aux flambeaux sont autant de moments conviviaux qui brassent les solitudes. À l’exception de deux ou trois sauvages, les Ancinnois festoient ensemble au son du piano à bretelles. La bière coule à flots. Les vieux crapotent du tabac gris à la fumée âcre, les jeunes des cigarettes king size américaines. On s’en donne à cœur joie.
Tout le monde connaît tout le monde. On sait bien ce que les uns ou les autres ont fait… Pendant la guerre, encore tapie dans les mémoires de ceux qui ont subi ses heures sombres, il n’était pas toujours facile de distinguer héros et lâches. La paix élimine peu à peu les haines les plus recuites comme les lessives les taches les plus rebelles. Embrassons-nous Folleville. “Eh Mimile, tu nous remets une tournée”.
Ainsi donc, les communautés villageoises tiennent de la cousinade. C’est bon pour le papyboom. La prolificité galopante donne à la France une impression de richesse nationale. Coluche ironisera plus tard, sur le contentement des pauvres de savoir qu’ils habitent un pays riche.
Du matin au soir, à pied, à cheval, en voiture, les Ancinnois vont et viennent. Ici, ça grouille. On bosse et turbine. Tout s’achète et tout se vend, des mottes de beurre et des peaux de lapins, des stères de bois et des fagots, des pots de miel et des bouteilles de gnole… Les prolétaires ne gagnent pas lourd mais l’essentiel reste bon marché : baguette à 0,46 Frs ou 0,07 € – demi de bière entre 1 et 1,50 Frs – litre de super 0,94 Frs – paquet de clopes 1,57 Frs soit 0,23 € (aujourd’hui un paquet de Marlboro coûte 13€50) – 10 à 20 Frs pour une nuit de sommeil dans un hôtel de province standard… On ne pourra être tout à fait complet sur le prix des besoins vitaux du bipède en 1966 eu égard à ce que l’Intelligence artificielle n’a pas su documenter dans l’océan des données disponibles sur la toile, le montant d’une prestation sexuelle tarifée au bois de Boulogne.
La télévision et le téléphone demeurent rares. Seuls ceux qui lisent Ouest-France ou l’Humanité savent ce qui se passe en Chine et ailleurs. A Ancinnes en ce temps-là, la vie est tout à la fois intense et déconnectée (en apparence) de la folie des hommes.
Une fois adolescents, les boutonneux à poil ras n’ont plus que trois obsessions : embrasser les filles (on disait rouler un patin ou une galoche en attendant mieux), dévaler des raidillons abrupts à fond de train sur des deux-roues effrénés et jouer au football. Il pouvait arriver qu’un dimanche se conclue sans que nous ne soyons parvenus à nos fins. Cependant, je conserve le souvenir d’une époque insouciante. L’équilibre de la terreur garantissait…, l’équilibre. Nul déluge ne nous menaçait dans l’immédiat. Et la canicule n’est alors qu’un emballement ponctuel du thermomètre : 37° à Mont-de-Marsan le 8 septembre 1966.
Par la suite, comme une volée de moineaux, chacun a trissé et écrit son histoire au gré de sa fortune (entendez de son destin). On ne sache pas que tel ou tel ait écrit son nom en lettres de feu au fronton de je ne sais quel hall of fame (traduisez par mur de la renommée). À défaut de gloire, on peut espérer que chacun a pu moissonner assez de plaisirs minuscules entrelardés de réussites majuscules pour qualifier son bilan de “globalement positif” comme disait Georges.
Tout bien considéré on est passé – sans transition – du dix-neuvième siècle (Ancinnes pendant les sixties) au vingt et unième (Ancinnes aujourd’hui). Entre les deux, on a à peine vu passer une parenthèse de dix ans (1995/2005) durant laquelle les futuristes découvraient les téléphones portables, les ordinateurs, internet qui faisait scrouittccchhhh tout pendant que les passéistes s’obstinaient à s’envoyer des cartes postales et à débouler dans les chaumières au débotté en lançant “y a-t-i quéqu’un pour boire un coup de cit ?”.
Vendredi 11 septembre 2026, je marche à Ancinnes sur les traces de ma nostalgie.
J’ai commencé par déambuler dans le cimetière où repose Valentine (1898-1982), ma vraie fausse grand-mère qui, complice de mes fredaines juvéniles, a accompagné jour et nuit ma jeunesse buissonnière. Le lichen grignote un peu son nom gravé sur sa pierre tombale. Personne fors nous ne la vient voir. Personne excepté le graphomane ne se souvient. Personne n’est plus là. J’ai jeté un œil sur les stèles avoisinantes. J’ai vu pléthore de noms familiers de mon enfance : des relations de Valentine, des parents de copains ou copines, des voisins, des commerçants, des gens dont on connaissait le nom. Tous ou à peu près naquirent entre 1900 et 1950. Tous ont quitté le plancher des vaches. Ne restent dans le secret des maisons inertes que quelques descendants et beaucoup de nouveaux-venus. Des gens qui ignorent tout de la vie ici il y a plus de soixante ans. Ancinnes compte 200 habitants de plus (900 contre 700) mais semble aussi animée qu’une ville fantôme (ghost town) au fin fond du farwest après le passage d’un nuage de sauterelles gloutonnes (pléonasme).

J’ai ensuite, en bonne compagnie de mon épouse unique et préférée, exploré les petites routes que j’ai tant arpenté jadis. Geneslay, Le Gué de l’Aulne, le Coudrai, le Pressoir, le Petit Parc, le Chatelet, le Berry… Ici un pavillon type Sam Suffit, là une ruine oubliée. Que reste-t-il du passé ?
Les agriculteurs ont rétréci aux ravages de la mondialisation, de 17 à 2% de la population (1 200 000 fermiers français ont plié les gaules au cours des cinquante dernières années).
Sur la vingtaine de métiers évoqués ci-dessus, ne subsistent qu’un coiffeur, un forgeron (?), des enseignants et…, une diététicienne, un prof de yoga, des hébergeurs de pérégrins. La rue principale est désespérément inanimée. Putain de cafard. Même les Malo manquent. Qui l’eut cru ! L’anéantissement de leur épicerie est un chef-d’oeuvre de censure stalinienne. Exit les commerces exit les chalands. C’est tout juste si un de ces lieux de vie “multiservices” (café, restaurant, épicerie, dépôt de pain, marchand de journaux etc…), si prisés des néo-ruraux – une tribu d’olibrius en mode citadins exilés -, parvient à survivre. Difficilement. De loin en loin une rare automobile passe sans s’arrêter. Pas un gamin ne court, ne joue, ne crie. Même les chats et les chiens semblent avoir déserté.
Soyons juste, l’église et le presbytère devenu mairie ont été rénovés avec goût. Le collège, relégué en contrebas du Boulevard des Allongés, résonne de voix enfantines. Nombre de masures ont été liftées et d’autres constructions, récentes, laissent à penser que des femmes et des hommes rentrent la nuit venue boulotter de la barbaque aux hormones et pioncer dans un clapier. J’entends la Montagne de Ferrat.
Mais quand on a connu Ancinnes des années 60, 70, 80, on peine à croire que la vie subsiste sur les bords de la Semelle. C’est tout le contraire, j’ai ressenti l’impression d’errer dans un patelin mort. Et cette sorte d’autopsie m’a rendu triste, très triste, infiniment triste.
Sans doute que le temps passe sans égard pour la tendresse des dinosaures à l’attention de leur jeunesse enfuie. Il n’y a rien moins que du paradis perdu dans ce constat amer.
Peut-être… Sans doute… Que tous les “Anciens Ancinnois” ne portent pas un même regard sur ce cher bled où nous avons fait nos griffes, jeté notre gourme, pris de la bouteille (et des bouteilles).
Je me demande si pour fêter nos 70 piges en juin 2027 nous ne devrions pas louer la salle des fêtes d’Ancinnes pour un repas dansant. Filles et garçons (enfin mamies et papis si vous préférez) viendraient en costume d’époque (jeans patte d’eph pour les gars, robes hippies pour les filles), en look vintage (cheveux longs et moustaches duveteuses pour les uns – couettes et lunettes oversize de starlette pour les unes), en tacots (Quatrelle et 2CV). Il nous faudrait bien sûr soit un groupe de zycos spécialisés dans les années 70 soit une playlist adéquate (mélange oxymorique comme nous de Deep Purple et de C Jerôme, de Patti Smith et Alain Barrière) afin de pingouiner sur le parquet avec la grâce qui autrefois fut la mienne, etc…
Voilà les Amis. J’étais passé de loin en loin à Ancinnes. En coup de vent. Sans donner à l’émotion le temps d’émerger. Cette fois, j’ai pris mon temps. Et, souffrez que je me répète, bonjour tristesse. Z’en pensez quoi vous autres ?
B.NO
Chers lecteurs,
Père Siffleur et Chien Gentil seront enchantés de lire vos commentaires
et le cas échéant de leur apporter une réponse.
A vos plumes les amis !
Salut !